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Micro trottoir : Existe-t-il un flou autour de l’intérim?


Lecture: 11 minutes
28 mars 2024
Reportage

Si tout le monde a déjà entendu parler de l’intérim, cette forme de travail ne représente finalement que 2 à 3 % de l’emploi en France. « Précarité », « volatilité », « flexibilité » sont des termes qui lui sont souvent associés. Qu’en pensent les Parisiens ? On est descendu dans la rue poser la question :  « Pour vous, l'intérim, c'est quoi ? »


« L’intérim c’est les gens qui touchent de l'argent sans travailler ! » lance Shahnaz, 64 ans, travailleuse sociale à la retraite. Réponse détonante de la part de cette femme qui semble confondre le terme d’intérim avec celui de chômage. Pour Catherine, professeure de français à la retraite, le mot « chômage » est plus clair que l’intérim. Et d’ajouter : « Si j’avais posé la questions à mes élèves, ils n’auraient pas su répondre. L’intérim n’est pas un objet très identifiable. Moi même, je ne sais répondre que par la négation : je dirais que l’intérim concerne des travaux qui ne relèvent pas d’un CDI ou d’un CDD…Finalement, l’intérim est quelque chose qu’on ne voit pas, dont on ne distingue pas clairement le statut. »


L'intérim : un contrat gagnant/gagnant ?


« L’intérim c’est bosser à mi-temps, c’est des contrats courts, non ? interroge Sarah, étudiante en communication. Je pense que les contrats peuvent être de quelques heures comme de 20 heures. Ce qui est certain, c’est que l’entreprise peut te jeter facilement. Je sais que le secteur de l’aérien, du bâtiment et de la vente ont largement recours à cette forme de travail. Quand je travaillais à la FNAC, il y avait beaucoup d’intérimaires tout au long de l’année alors que normalement l’intérim est là pour répondre à une saisonnalité. Je pense que les entreprises peuvent carrément en abuser ! » 


Effectivement, l’intérim se caractérise par des missions de courte durée (24 mois maximum) avec une durée modulable et afin de répondre à un pic d’activité. En témoignent les besoins dans le domaine de la sécurité - près de 200 000 postes nécessaires - sur la seule période des Jeux Olympiques 2024 de Paris. Cet évènement illustre donc à merveille dans quelle mesure l’intérim intervient de manière indispensable pour combler un déficit. Pour Martin, bibliothécaire de 47 ans, il faut distinguer deux mondes concernant l’intérim : « Il y a vraiment deux mondes diamétralement différents : d’un coté ceux qui font ça pour pouvoir manger, notamment dans le secteur du bâtiment. Et de l’autre, des travailleurs qui veulent être libres et décider quand ils veulent travailler. Peut-être pas mal d’intérim dans le secteur de la santé…car les gens savent qu’ils ont un savoir faire spécifique et vont prendre des missions qui les arrangent. C’est ce que fait mon frère qui adore voyager donc pour lui l’intérim c’est la formule qui lui laisse le plus de flexibilité. »


Une flexibilité de l'intérimaire à double tranchant


Pour Alain, 53 ans, lui-même intérimaire dans le bâtiment, ce n’est pas un choix « Depuis que j’ai rencontré des problèmes avec ma boite, je fais de l’intérim. C’est pour dépanner en attendant de reconstruire autre chose. Je peux vous dire que c’est une forme de travail qui reste très précaire et très fatigante car je change beaucoup de missions. » Alors, une flexibilité synonyme de danger ? Ce  constat est plus ou moins partagé par Jérémy, consultant stratégie de 64 ans : « D’après ce que j’ai compris, ceux qui travaillent pour les agences d’intérim sont assez exploités. Pour moi l’intérim se caractérise par le concept d’agence. Par exemple, on fera appel à l’intérim si un assistant est malade et que l’entreprise a besoin de le remplacer sur une courte période. L’intérim, c’est du latin qui signifie « entre-temps ». Je suis anglais et chez nous les charges sont moins élevées qu’en France, pour l’employeur comme pour le salarié. Donc les embauches sont plus faciles mais virer quelqu’un aussi. D’autant qu’en Angleterre, il existe des contrats ou tu ne travailles que lorsqu’il y a du travail et tu n’es payé que lorsque tu travailles. Mais ce n’est pas de l’intérim car tu ne remplaces pas quelqu’un. »


Entre ceux qui pensent que l’intérim est un mi-temps et ceux qui pensent qu’il intervient seulement pour effectuer un remplacement, il y a ceux qui n’en savent rien. C’est le cas de Virgile, étudiant en communication qui avoue : « Je ne connais même pas le mot ». Il y a Ferdinand, 19 ans, étudiant en audiovisuel. « Je ne connais que le concept d’agence d’intérim dans laquelle on s’inscrit. On se voit confier des jobs ou des missions assez courtes. Je pense d’ailleurs que c’est moins difficile que le statut de freelance car dans le cas de l’intérim, il y a une agence pour nous aider. »


L'intérim permet de se sentir plus libre


Il faut bien avouer que l’intérim concerne un large spectre d'activités. « L’intérim est un secteur très vaste : d’une mission à l’autre et d’un secteur à l’autre, ça peut être très différent » raconte Gabriel, agent de propreté de 37 ans. « J’ai fait de l’intérim pendant un an et demi et ça m’allait car j’étais jeune et surtout j’étais mieux payé que si j’avais été en CDI ». Effectivement, l’intérim permet l’obtention d’une prime à l’issue de chaque mission comme le rappelle Florian, 35 ans, banquier : Inconsciemment, l’intérim me fait penser à la précarité, bien qu’il y a ait des missions qui peuvent être très bien. En revanche, dans certains secteurs, ça peut être arrangeant de faire de l’intérim, comme le bâtiment, le secteur de la logistique, de la livraison…je sais qu’on peut avoir des primes qu’on obtient pas forcément si on est un salarié. De manière générale, l’intérim m’évoque des courtes missions et une certaine souplesse car on n’est pas obligé de rester trop longtemps chez un employeur. »


Une flexibilité et une liberté qui ont un prix puisque l’intérim a un coût pour les entreprises, plus élevé que pour les CDD, puisqu’elle rémunère aussi l’agence qui lui a fourni le salarié. Pourtant, dans l’inconscient collectif, ils sont nombreux à penser l’inverse. C’est le cas d’Ibrahim, 24 ans, étudiant en communication : « Pour moi l’intérim ce sont des missions qui vont d’une journée à un mois dans des secteurs qui font surtout appel à du travail manuel. À mon avis, c’est assez intéressant pour l’entreprise de faire appel à des intérimaires car il y a moins de charges salariales. Les entreprises payent l’urgence de la mission, non ? »


Avis aux idées reçues : l'intérim concerne aussi des postes à responsabilité


Une fausse idée partagée par Marina, 57 ans, gestionnaire de projet : « Je pense que c’est avantageux pour les entreprises de faire appel à des intérimaires mais ce n’est pas génial pour la cohésion interne d’une entreprise puisque la personne reste un court laps de temps ». Pour Marina, l’intérim permet de remplacer une personne sur un poste, sur une période donnée. « Lorsque je travaillais chez SFR, je me souviens qu’on faisait souvent appel à l’intérim, surtout pour répondre à des besoins saisonniers comme la période de Noël. Il concernait surtout des cadres, avec des connaissances et une expertise dans un domaine particulier et souvent assez technique. Le problème pour les intérimaires c’est d’arriver sur un poste et de devoir reprendre des missions en cours tout en étant confronté à la difficulté d’un nouvel environnement de travail, avec des nouveaux process à apprendre. »


Les « entreprises de travail temporaire » ou « agence d’intérim » entendent jouer un rôle dans les défis de la réindustrialisation, de l’insertion des publics fragiles et de l’emploi des seniors. Ancrées dans leur époque, les agences innovent : entre des agences d’intérim 100% en ligne, les agences qui recrutent sans CV et celles qui recrutent des handicapés (Actual et Adecco ont ouvert des filiales destinées aux personnes les plus éloignées de l’emploi), le secteur de l’intérim se renouvelle et n’oublie pas d’être inclusif. Pourtant, pour Hugo, 37 ans et cadre en banque : L’intérim me fait penser à des devantures vieillottes d’agences sur Paris avec des missions comme « poseur électricien », « chaudronnier », « étancheur ». L’intérim pour moi c’est effectuer une mission d’une durée limitée soit parce que il y a un manque de personne soit pour répondre aux besoins d’une activité haute sur une période définie. Dans le secteur de la banque, on embauche une brochette d’intérimaires pour répondre à un pic d’activité. On y a de plus en plus recours dans le secteur tertiaire : les pharmaciens, les aides soignants…Je dirais que c’est un bon moyen de travailler beaucoup et de s’envoyer 2/3 mois de vacances ! »


Une méconnaissance de l'intérim surtout chez les plus jeunes


C’est du côté des plus jeunes que la définition de l’intérim semble la plus nébuleuse… C’est le cas pour Andréa, jeune étudiante espagnole en design dont le terme ne signifie pas la même chose en Espagne qu’en France : « Je viens de l’Espagne et l’intérimaire est quelqu’un qui habite dans une maison et qui travaille pour les gens qui y vivent. En France j’ai entendu le terme pleins de fois, surtout lorsque j’ai été sur des plateformes d’emploi mais je ne sais pas dire ce que c’est justement ! Quant à Elie, étudiante de 19 ans en science cognitive et psychologie, l’intérim se caractérise par des « petites missions courtes qui sont confiées par des gens qui nous demandent des services. Par exemple, si je coupe les haies de mon jardin, je vais avoir besoin d’une personne pour emmener tous les déchets, je vais alors faire appel à l’intérim ».


Pour Lucien, musicien et serveur de 18 ans pour qui un intérimaire est quelqu’un qui trouve du boulot à notre place. « Comme un auxiliaire qui trouve du taff à ta place. J’ai des potes qui ont fait de l’intérim mais c’était des métiers de transition, juste histoire de gagner de l’argent ». Jean-Claude responsable boutique de 54 ans raconte avoir lui aussi effectué de l’intérim pour gagner un peu d’argent lorsqu’il était plus jeune ou même de façon plus formatrice lorsqu’il travaillait dans l’informatique chez Atos : « C’était bien payé ! Mais dès que tu veux acheter quelque chose, si tu vas à la banque pour demander un prêt tu n’es pas crédible devant les organismes bancaires Mieux vaut un CDI lambda. » 


L'intérim : une solution d'avenir


Pourtant, dans un contexte où les perspectives d’activité sont telles que les recrutements sur le long terme représentent un risque pour l’employeur, certains spécialistes s’accordent à penser que l’intérim peut devenir un contrat de travail de plus en plus plébiscité. Mais l’intérim reste très volatile comme le prétend Charlotte, 35 ans, conseillère en numérique responsable et qui définit l’intérim comme : « Des petits boulots plutôt ponctuels sur des missions peu gratifiantes ». Il y a effectivement une très forte dépendance de l’intérim aux variations de l’activité économique. Quant au volet dit « précaire » de l’intérim, l’une des personnes interrogées analyse à juste titre que : « La précarité est quelque chose de subi alors que l’intérim est quelque chose de voulu. »


Globalement, on constate que la définition de l’intérim n’est pas toujours très claire dans l’esprit des personnes interviewées. Cette forme de contrat de travail permet de gagner de l’argent mieux rémunéré - grâce aux primes de fin de mission notamment - que la moyenne du marché. Toutefois, aucune des personnes n’a évoqué le fait que l’intérim est un moyen de multiplier les expériences professionnelles. D’autant plus étonnant que, pour la jeune génération, multiplier ses expériences est un très bon moyen de se distinguer, de valoriser une palette de compétences et de démontrer un haut degré d’adaptabilité et de…flexibilité ! 

©Ludovic Migneault
28 mars 2024
Membre depuis le 8 avril 2024
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